A qui appartient le yoga ?

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Écrit par Meera Nanda
Jeudi, 14 Avril 2011 14:54

Un lobby hindou des Etats-Unis accuse les Occidentaux d’avoir dévoyé une pratique spirituelle millénaire. Or le yoga s’est nourri d’influences multiples au fil des siècles, explique une historienne indienne

Le yoga est à l’Amérique du Nord ce que McDonald’s est à l’Inde : un greffon qui a parfaitement pris dans son pays d’adoption. Aujourd’hui, tout le monde propose des cours de yoga aux Etats-Unis : les clubs de gym, les spas et même les églises et les synagogues. Quelque 16 millions d’Américains pratiquent une forme ou une autre de yoga, comme activité physique principalement. Ainsi, ce que la plupart d’entre eux appellent yoga est en fait le hatha yoga, qui consiste en des postures corporelles ou asana, des étirements et des exercices de respiration. Beaucoup de styles de yoga postural lancés par des professeurs d’origine indienne connaissent un grand succès, parmi lesquels les méthodes Iyengar et Sivananda, l’Ashtanga Vinyasa ou yoga dynamique [dont la figure de proue est Pattabhi Jois, décédé en 2009], ou encore le yoga Bikram, de création récente. Les Américains ne sont pas les seuls à préférer le yoga postural à celui de méditation : en Inde aussi, des centaines de millions de personnes suivent les enseignements de Baba Ramdev, qui prône un yoga axé sur les asanas et associé à la médecine ayurvédique.

Le milieu américain du yoga ne cache pas les origines de la pratique : il met au contraire en avant son antiquité présumée (“une tradition vieille de 5 000 ans”) et ses liens avec la spiritualité orientale. Beaucoup de clubs de yoga utilisent la musique classique indienne, l’encens, le mantra om et d’autres éléments du sous-continent pour créer l’ambiance “spirituelle” adéquate. Cette hindouisation n’est pas seulement décorative car, pour être habilité à enseigner le yoga, il faut avoir étudié la philosophie et les textes sacrés hindous.

L’immense popularité du yoga et d’autres éléments de l’hindouisme devrait réjouir les hindous immigrés aux Etats-Unis. Il n’en est rien. La Hindu American Foundation (HAF), principal lobby hindou aux Etats-Unis, a récemment lancé une bruyante campagne visant à rappeler aux Américains que le yoga a été créé en Inde par des hindous. Et pas n’importe lesquels : des sages brahmanes s’exprimant en sanskrit, qui avaient appris à discipliner leur corps afin de purifier leur âme. La HAF accuse le secteur américain du yoga d’avoir “dérobé” le yoga à l’hindouisme. Des millions d’Américains seront stupéfaits d’apprendre qu’ils commettent un “vol de propriété intellectuelle” chaque fois qu’ils pratiquent une asana. Aseem Shukla, cofondateur et porte-parole de la HAF, exhorte ses coreligionnaires à “se réapproprier le yoga et [à] récupérer la propriété intellectuelle de leur patrimoine spirituel”. Cette campagne en dit moins sur le yoga lui-même que sur ce curieux mélange d’attitude défensive et de survalorisation des aspects sanskritiques et élitistes de leur culture et de leur religion qui caractérise la diaspora hindoue.

Gymnastique occidentale.
Dans un échange particulièrement virulent sur le site du quotidien The Washington Post, à l’automne dernier, Shukla reprochait au milieu américain du yoga d’éviter soigneusement toute référence à l’hindouisme tout en faisant son fonds de commerce de ses pratiques. Le célèbre gourou New Age indo-américain Deepak Chopra lui rétorquait que les hindous n’avaient aucun droit de propriété sur le yoga. Pour lui, le yoga existait “dans les consciences et dans les consciences seulement” bien avant la naissance de l’hindouisme, de même que le pain et le vin sont antérieurs au dernier repas du Christ.

Ce débat oppose en fait deux visions de l’histoire hindoue aussi intégristes l’une que l’autre. L’objectif est de faire remonter les postures yogiques du XXIe siècle aux Yoga Sutra vieux de près de 2 000 ans [ce recueil d’aphorismes (sutra) est le texte qui a codifié le yoga] et de rattacher l’ensemble aux Veda [les textes sacrés les plus anciens de l’hindouisme], qui sont censés dater d’il y a cinq mille ans. La seule différence, c’est que, pour Chopra, le yoga fait partie d’une “sagesse orientale intemporelle”, tandis que Shukla et la HAF entendent mettre ces cinq millénaires au crédit de l’hindouisme.

En réalité, le yoga postural tel que nous le connaissons aujourd’hui n’est ni “intemporel” ni synonyme des Veda ou des Yoga Sutra. Le yoga moderne est né au tournant du XXe siècle. Il est le produit de la renaissance hindoue et du nationalisme indien, mouvements dans lesquels les idées occidentales de la science, de l’évolution, de l’eugénique, de la santé et de la forme physique ont joué un rôle aussi important que notre “tradition mère”. Pendant cette période d’intense hybridation, les composantes spirituelles du yoga et du tantra ont été rationalisées, essentiellement autour du concept de “science spirituelle” introduit par la Société théosophique, fondée à New York en 1875 mais établie en Inde. Ces idées ont été plus tard reprises par le philosophe positiviste Swami Vivekananda (1863–1902), à qui l’on doit la renaissance du yoga.

Les aspects physiques du yoga se sont à leur tour transformés sous l’influence de méthodes de gymnastique et de culturisme empruntées à la Suède, au Danemark, au Royaume-Uni et à d’autres pays occidentaux. Ces innovations ont ensuite été ingénieusement greffées sur les Yoga Sutra, afin de donner une apparence de continuité.

Contrairement à une idée largement répandue, l’immense majorité des postures enseignées par les gourous modernes ne figurent nulle part dans les textes anciens. Sur les 195 aphorismes qui composent les Yoga Sutra, 3 seulement portent sur les asanas. Dans l’épopée du Mahabharata, il n’y est fait mention que dans 2 des 900 références au yoga, et la Bhagavat Gita [partie la plus célèbre du Mahabharata] n’en parle pas du tout.

Il existe bien sûr dans la tradition indienne des textes sur le hatha yoga centrés sur les asanas. Mais ils ne datent assurément pas d’il y a cinq mille ans : aucun n’est antérieur au Xe siècle. Le hatha yoga est une création de la secte kanphata des yogis Nath de l’Inde du Nord. Seulement voilà, ces yogis n’étaient pas des sages respectables s’exprimant en sanskrit et méditant dans les montagnes de l’Himalaya, mais des sadhus, ces ascètes aux cheveux emmêlés et pleins de cendres que la HAF voudrait justement effacer de l’imaginaire occidental.

Un manuscrit dévoré par les fourmis
Le problème pour les historiens du yoga moderne, c’est que même ces textes anciens sur le hatha yoga ne décrivent qu’un petit nombre des postures enseignées aujourd’hui. Deux cents asanas sont répertoriées rien que dans l’ouvrage Bible du Yoga du maître yogi B.K.S. Iyengar [J’ai lu, 2009], alors que les recueils Hatha Yoga Pradipika, du XIVe siècle, et Gheranda Samhita et Shiva Samhita, du XVIIe siècle n’en énumèrent que quinze.

Vu le peu de sources anciennes sur lesquelles on puisse s’appuyer, on avance à présent des preuves invérifiables provenant de textes disparus. L’ashtanga vinyasa, ou yoga dynamique, de Pattabhi Jois, tirerait ses fondements d’un manuscrit sur feuilles de palmier appelé Yoga Kurunta,que le célèbre maître yogi Krishnamacharya (1888-1989) – dont Jois était le disciple – avait déniché dans une bibliothèque de Calcutta. Le manuscrit aurait depuis été dévoré par les fourmis et, aujourd’hui, il n’en existe plus le moindre exemplaire. Voilà sur quoi se fondent l’hindouisme pour revendiquer la propriété intellectuelle du yoga.

Qui plus est, de nouveaux travaux de recherche ont mis au jour de très intéressants textes et récits oraux qui remettent en cause la filiation des méthodes Jois et Iyengar. Ces derniers ont tous les deux été des disciples de Krishnamacharya à la fin des années 1930, à l’époque où celui-ci dirigeait une école de yoga dans une aile du palais du maharaja de Mysore. Krishnamacharya aurait fondé son enseignement sur un manuel du XIXe siècle, le Sritattvanidhi, dont la paternité est attribuée à un ancêtre du maharaja.

Le yogi canadien Norman Sjoman, à qui l’on doit la découverte de l’ouvrage, et l’universitaire américain Mark Singleton estiment que les germes du yoga moderne sont contenus dans le style novateur du Sritattvanidhi. Krishnamacharya, qui connaissait bien ce texte, poussa encore plus loin l’innovation en ajoutant à son enseignement des exercices de gymnastique occidentaux. Selon Sjoman, on retrouve dans l’enseignement de Krishnamacharya beaucoup du contenu d’un manuel de gymnastique qu’il a pu consulter au palais du maharaja. Et Singleton affirme qu’au moins vingt-huit des exercices d’un manuel danois de l’époque présentent des ressemblances frappantes avec les postures popularisées par Jois et Iyengar.

En accusant les Occidentaux de pillage, la HAF occulte tous les croisements qui ont donné naissance au yoga moderne. De fait, le yoga contemporain est un exemple unique en son genre de création véritablement mondiale, dans laquelle des pratiques orientales et occidentales ont fusionné pour produire une discipline estimée dans le monde entier. L’hindouisme, antique, médiéval ou moderne, n’a aucun droit de propriété particulier sur le yoga postural du XXIe siècle. Affirmer le contraire serait une erreur grossière.

Meera Nanda*, Himal traduction Courrier International le 14 avril 2011.

* Historienne et philosophe des sciences, l’auteure,Meera Nanda, enseigne à l’Institut indien de recherche sur les sciences de Mohali, au Pendjab.
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