
Les Asana dans les Yoga Sutra : C’est quoi ? C’est pourquoi ?
Le Yoga Sutra ou Patañjalayogasastra est un condensé des grands principes des doctrines et des pratiques de Yoga écrit entre le IIème et IVème siècle en sanskrit.
D’après M. Angot (sanskritiste, traducteur de ce texte) , l’écriture du Yoga Sutra a certainement répondu à la nécessité d’une référence, dont l’autorité fut indiscutable, dans la discipline du Yoga, c’est à dire pour tout ce qui avait à voir avec les expériences mystiques, au-delà du connu et des mots : « La parole sur le silence ».
« Il fallait pouvoir juger de la validité des méthodes utilisées, bâtir la théorie qui articule le domaine des expériences à la délivrance. Il fallait concevoir cette délivrance. »

Il semble que, déjà à cette époque les pratiques corporelles accompagnant les disciplines spirituelles sont nombreuses et variées. Elles ne résument pas seulement à l’assise et sont appelées Asana, ou avec d’autres dénominations.
Les 3 sutra concernant l’Asana et proposent les caractéristiques, les techniques et les effets. Quoi, comment, pourquoi.
1) II 46 sthirasukham āsanam : les caractéristiques d’un Asana
Sthira :
L’éthymologie de Sthira est STHI (autre forme : STHÂ ou STA) qui signifie se tenir debout, ferme et solide. Cette racine indo-européenne STHI ou STA va donner stable, établir…. De façon un peu paradoxale, dans sthira est sous-jacente l’idée de se tenir debout et surtout d’ériger.
Cela décrit la polarité active d’une attitude, d’une posture, d’une personne avec ses différents composant, sont en asana.
Sukha :
L’étymologie de sukha est : SU bon et KHA ouverture, vide espace, creux (ou STHA debout tenir droit), signifierait à l’origine « avoir un bon trou d’essieu », tourner rond. Il voyagera aussi jusqu’à nous pour nous donner le mot sucre. Dans les Yoga Sutra, Sukha résonne avec Dukha (insatisfaction, souffrance, malaise, manque, frustration, « qui ne tourne pas rond »), qui est l’état « naturel » de la condition humaine « normale » : II 15 Sarvam eva dukham
Donc Sukha est Joie, bonheur, confort, satisfaction. C’est la polarité passive du ressenti dans la situation d’asana.
La plupart des traductions retiennent surtout les notions de stabilité, fermeté, et d’aisance, de confort, d’agréable.
On peut aussi compléter cette description de l’asana avec les sensations qui accompagnent la réalisation de l’asana : s’ériger dans la Joie. Vyasa évoque le ressenti plus que des caractères objectifs : « Cet Asana est ici appelé Asana qui produit sthira-sukha, c’est-à-dire un plaisir inébranlable ».
Sthira Sukha, sont les deux critères ou sensations de la justesse d’un Asana proposées par les Yoga Sutra.
La justesse d’un Asana est établie en fonction du fait qu’il sera compris dans le processus personnel du Yoga. De ce fait ces deux critères résonnent avec deux autres expressions phénoménales caractérisant ce qui va à l’encontre du processus du Yoga cités dans le sutra I 31.
Nous pouvons donc, grâce à ces deux sutra, établir ce qui caractérise un Asana juste ou non, des signes qui caractérisent très précisément l’exécution aboutie ou non, d’un Asana et donc son champ d’évolution possible.
Que ces symptômes apparaissent lors de l’apprentissage d’une posture semble logique.
Ils sont essentiellement des repères sur le chemin de la posture.
Leur présence, à identifier clairement et honnêtement, et leur évolution pourra pointer le sens de notre cheminement vers l’Asana et préciser nos actions.
4 signaux d’orientations de la pratique posturale, issus du Yoga Sutra I 31 :
duḥkha douleurs, malaise est le contraire de Sukha.
aṅgamejayatva Déséquilibre corporel, l’agitation physique, l’instabilité, les tremblements du corps est le contraire Sthira.
Daurmanasya, Etat d’esprit négatif. Contrariété, distraction, frustration, dépression : esprit chagrin, mauvais esprit.
Il dérive de la racine DUR, mauvais, difficile, méchant ; et MANAS, mental, esprit
Svāsa-praśvāsā Modalités respiratoires perturbées respiration heurtée, irrégulière, erratique, oppression.
śvāsa : 1) respiration incorrecte ; 2) respiration bruyante, respiration asthmatique, respiration irrégulière, 3) sifflement, halètement, soupir, reniflement.
praśvāsa : 1) respiration raccourcie ; 2) sensation de constriction dans la poitrine.
Leur présence, à identifier clairement et honnêtement, et leur évolution pourra pointer le sens de notre cheminement vers l’Asana et préciser nos actions.
Aller vers plus d’aisance, par des adaptations, de la technique, aborder les difficultés avec un état d’esprit ouvert, sympathique, construire et conserver des appuis forts, et préserver une respiration régulière… peuvent être un exemple de l’application simple et concrète extrait de ces Sutra.
Liste des postures
Entre les deux sutras 2.46 et 2.47, les commentaires de Vyasa datant du Vème siècle (ou avant) du Patañjalayogasastra transmettent une liste de noms de posture. Il est tout à fait concevable, bien que non certain, que cette liste ait été intercalée dans le Patañjalayogasastra à partir d’un glossaire commentant le mot Asana. Ce glossaire a peut-être été motivé par une diversification progressive des pratiques de posture dans le yoga qui se sont produite entre les quatrièmes et septièmes siècles, ou, en tout état de cause, avant que Sankara ait composé le plus ancien des manuscrits survivants du Patañjalayogasastra qui a été écrit.
(1) la posture du lotus (padmasana), les jambes sont croisées (caractéristique unanime) les pieds sont posés sur les cuisses (comme ce que l’on connait), avec des gestes spécifiques des mains ou non.
(2) la Posture de la Bonne Fortune (bhadrasana), soit ½ lotus, soit les pieds placés sous le périnée (scrotum) ou derrière les fesses, avec le mudra de la tortue, ou avec les mains placés sur les pieds.
(3) Le Posture du Héro (vırasana), une jambe repliée, et l’autre placée sur le sol, ou assis sur l’une de ses jambes, dont le genou touche le sol, tandis que l’autre jambe est pliée en demi lotus, ou les deux jambes pliées à 90°.
(4) la Posture de la Marque de la chance (svastikasana), les jambes croisées avec les pieds nichés entre le mollet et la cuisse opposée.
(5) la posture du bâton (dandasana), assis en allongeant les jambes en contact avec le sol, les gros orteils et les chevilles serrées et éventuellement les mains au sol. Parfois tout le corps doit est allonger le sol.
(6) Ce qui a du soutien (sopasraya), posture accroupie, avec une sangle de yoga ou avec un accessoire tel qu’une béquille.
(7) la posture du canapé (paryankasana), posture couchée avec les bras tendus le long des jambes, dans la littérature Bouddhiste ce terme est utilisé pour la posture du lotus (avec les mains placées l’une sur l’autre).
Postures se référant à des animaux (sadana : s’installer, rester, se reposer) qui seront effectuées en observant l’attitude de ces animaux.
(8) le repos de la grue (krauñcanisadana),
(9) le repos de l’éléphant (hastinisadana),
(10) le repos du chameau (ustranisadana),
Vijnana Biksu ajoute la posture du paon (mayurasana)
Postures confortables
(11) la configuration égale (samasamsthana), comme baddhakonasana, ou, simplement assis sans aucune flexion du torse, de la tête et du cou, avec les deux mains sur les genoux.
(12) tranquillité stable (sthira-prasrabdhi) (calme, tranquillité, sérénité, absence de toute perturbation, après que la douleur corporelle a été soulagée), quelque forme que ce soit, que l’on peut concevoir soi-même, conduisant à une détente durable, c’est-à-dire à l’aisance (littéralement, à l’absence d’effort).
…. Et tout ce qui est confortable (yatha : conformément à, selon que -sukha)
ETC : est un résumé du fait qu’il y a exactement autant de postures qu’il y a des sortes d’êtres vivants. Maheswara connaît toutes leurs variétés !
2) II 48 tato dvandvānabhighātah : l’objectif d’un Asana
En conséquence (tato), on ne subit plus de dommages (anabhighata) de la part des paires d’opposés (dvandva).
tad (tataḥ) : en conséquence, de cette manière, d’où, à partir de là, puisque, donc, ainsi, comme.
Anabhighāta : (ne pas être affecté par quelque chose; 1) invincibilité, immunité, 2) indestructibilité ; arrêt des perturbations. Abhighata : Frappe, dommage, attaque
Dvandva : paire, couple, deux qualités opposées, alternative, dualité, polarité, paire d’opposés, couple, extrêmes.Les dvandva sont les oppositions qui structurent notre expérience : chaud / froid, plaisir / douleur, réussite / échec, confort / inconfort.
Selon ce Sutra, le principal effet des performances posturales est de ne pas être affligé/perturbé par les couples opposés, la dualité, ne plus subir le jeu de la dualité.
Cela implique que cette pratique de l’Asana stabilise suffisamment l’expérience pour que les contrastes du monde ne produisent plus de choc, de réactions intérieures.
Dans cette perspective, la pratique des Asana est donc censée développer :
- des qualités d’endurance et de vigueur autant psychiques que physique, permettant de soutenir l’effort et de demeurer présent malgré l’intensité de l’expérience corporelle.
- une capacité de discernement : apprendre à reconnaître ce qui se passe dans le corps et dans l’esprit sans se laisser emporter par la réaction immédiate.
- une forme de détachement. Les sensations, agréables ou désagréables, sont perçues mais ne déterminent plus automatiquement l’attitude intérieure. La pratique devient alors un terrain d’entraînement où l’on apprend à rester stable au milieu des variations de l’expérience.
Ainsi, la pratique de l’Asana prépare progressivement l’état d’Asana décrit par le sūtra : une stabilité et une aisance intérieure qui n’est pas perturbée par les dualités de la vie.
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A suivre avec le sutra qui décrit les grand principes principes techniques.
