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« Pratique et tout viendra ! »

« Pratique et tout viendra ! »

Mais la pratique seule suffit-elle ?

Article parut dans TARKA Journal le 19 mai 2026

Si vous pratiquez le yoga, vous avez probablement déjà entendu un professeur dire : « Pratique et tout viendra. » Peut-être même avez-vous vous-même prononcé cette phrase. Cette citation, attribuée au fondateur de l’Ashtanga Yoga, Pattabhi Jois, reflète l’importance accordée à une pratique régulière et incarnée, une importance que les traditions yogiques ont constamment soulignée à travers l’histoire. Comme l’indique le Dattātreyayogaśāstra – le plus ancien texte de Hatha Yoga entièrement consacré et systématisé (datant approximativement du XIIIe siècle) :

« Le succès vient à celui qui pratique. Comment pourrait-il venir à celui qui ne le fait pas ? »
( Dattātreyayogaśāstra, 2.25).

Mais que signifie exactement le succès dans le yoga ou, plus largement, dans la pratique spirituelle ? Quel est le but de la pratique ?

En entendant des citations comme celle-ci dans les studios de yoga modernes, on pourrait s’imaginer que notre objectif est de maîtriser des postures « difficiles », comme le poirier. Avec de la pratique, on finira par y arriver. C’est sans doute vrai. Mais en réalité, le succès que nous recherchons est une transformation plus profonde. Dans les conceptions plus traditionnelles de la philosophie du yoga, le « succès » au bout du chemin ne se limite pas à la réalisation d’une nouvelle posture, mais vise la libération : l’éveil. Selon de nombreux textes yogiques traditionnels, l’abhyāsa– une pratique régulière et assidue – est essentiel pour réussir sur cette voie.

Il existe pourtant un autre aspect de la question que nous oublions souvent. Certes, les traditions yogiques ont longtemps mis l’accent sur une pratique individuelle rigoureuse. Mais la pratique ne se fait jamais isolément : nous sommes aussi façonnés par – et façonnons – les mondes et les communautés que nous habitons.

Ainsi, même si l’accent mis sur la pratique peut évoquer l’image du yogi isolé méditant dans une grotte lointaine, il est bon de se rappeler que ce ne sont pas seulement nos pratiques spirituelles individuelles qui nous créent, mais aussi notre relation à un tout plus vaste.

Après tout, la pratique ne se contente pas de nous transformer ; elle nous façonne. Il en va de même pour la répétition des pratiques, habitudes, actions et pensées quotidiennes. Nous ne sommes pas seulement le fruit de la pratique individuelle, mais aussi de notre participation à l’ensemble.

J’ai beaucoup réfléchi à ce sujet ces derniers temps, car nous venons de tenir nos élections locales au Royaume-Uni. Malgré certains courants profondément inquiétants dans notre climat politique, je perçois également un regain d’espoir et de désir de changement significatif, ce qui me rappelle une chose que nous oublions trop souvent aujourd’hui dans le monde du yoga moderne : que, dans les cultures du passé, spiritualité et politique – l’état de l’individu et du collectif – étaient profondément imbriqués.

« Dans les cultures du passé, la spiritualité et la politique – l’état de l’individu et du collectif – étaient profondément imbriquées. »

Si le mot « politique » évoque aujourd’hui des images de division idéologique et d’administration bureaucratique, dans de nombreuses traditions anciennes et prémodernes, l’âme de la société était perçue comme profondément liée à l’âme de l’individu. Pour le philosophe grec Platon, « la cité est l’âme étendue » (Livre II de la République) : le macrocosme de la cité reflétant la psyché microcosmique de l’individu. Au cœur des traditions yogiques indiennes, on retrouve également des idées relatives à l’ordre cosmique du tout (ṛta, dharma)exprimant une vision de la pratique orientée non seulement vers la transformation individuelle, mais aussi vers la participation à l’harmonie de l’univers.

En d’autres termes, ces visions présentent une conception selon laquelle la pratique individuelle ne suffit pas. Au contraire, la pratique – et la vie – s’inscrivent toujours dans un ordre cosmique et civilisationnel plus vaste. La pratique n’est jamais une entreprise purement individuelle ; elle est une participation, une transformation et une formation en relation avec un tout cosmique et signifiant plus grand.

Cette perspective cosmique et participative, présente dans de nombreuses traditions anciennes et prémodernes, remet fondamentalement en question plusieurs aspects de notre vision moderne du monde, souvent tenus pour acquis, notamment l’hyperindividualisme – la priorité accordée à l’individu autonome au détriment d’ordres relationnels ou communautaires plus larges – et la platitude ontologique – la réduction de la réalité à un simple niveau d’existence matérielle, dépourvu de signification symbolique, spirituelle ou cosmique plus profonde. Or, cette vision présupposée de la réalité constitue le contexte dans lequel se déroulent nombre de pratiques modernes de yoga et de spiritualité, réduisant souvent le potentiel cosmique, transformateur et politique de ces pratiques à une démarche individualisée de développement personnel et de bien-être, sans considération de la dimension universelle.

Pourtant, l’espoir demeure. C’est le don que nous offre l’étude des philosophies yogiques et contemplatives. Non pas des doctrines figées à suivre aveuglément, ni des concepts spirituels destinés à orner superficiellement nos modes de vie immuables, mais des invitations à repenser notre vision de nous-mêmes, du cosmos et de notre pratique, de l’intérieur vers l’extérieur.

Peut-être que la pratique et tout le reste viendront vraiment – ​​si nous sommes prêts à élargir radicalement notre compréhension de ce qu’est notre pratique.

Par Floss Harry,
professeur de yoga et animatrice d’ateliers de philosophie incarnée