
Les Asana dans les Yoga Sutra : Comment ?
Les grand principes principes techniques des Asana dans le Yoga sutra II 47
prayatnaśaithilyānantyasamāpattibhyām
Trois mots, trois principes.
I Pra- Yatna
Pra = Avant. Antécédant, qui vient en premier ou prééminent, excellent, supérieur
Yatna = effort, tentative, exercice, zèle
Trois sens possibles.
1) l’effort extraordinaire, ou la pleine capacité.
Pra = prééminent, excellent, supérieur
Dans les traditions de Yoga la notion d’effort intense ou extraordinaire accessible grâce à l’auto-discipline est présent et valorisé.
Cette notion de vigueur, de puissance, d’intensité est une des deux notions centrales des voies spirituelles Indiennes (avec la pureté). Les traditions spirituelles, mystiques et religieuses Indiennes proposent des voies qui semblent osciller entre deux pôles, la pureté et la vitalité, le sacrifice et la félicité, le dépouillement et la plénitude.
Ces traditions proposent bon nombre de pratiques annexes ou préparatoires favorisant la force, l’endurance, la capacité de surmonter les obstacles, de maitriser les puissances antagonistes à la progression spirituelle du disciple. Il est souvent question, pour le disciple, de maintenir ou établir, l’ordre cosmique, le rtâ, au niveau individuel grâce à ces disciplines.
Même les voies mystiques de détachement ou de renoncement, préconisent d’entretenir et de développer la vitalité, de renforcer le corps, ne serait-ce que pour résister aux maladies et prolonger la vie. Le chemin d’union avec le Soi étant souvent décrit long et ardu, un corps sain et du temps devant soi ne semblent effectivement pas superflu.
Santé, vigueur, vitalité, longévité sont souvent évoqué dans toutes les traditions de Yoga.
La maladie et la fatigue sont les deux premiers obstacles à la pacification du psychisme, cités dans les Yoga Sutra.
Tapas comme production de chaleur (corporelle) purificatrice ou créatrice, est présent depuis les Védas, et dans de nombreuses doctrines et techniques de Yoga. Tapas, terme védique, signifiant dégagement de chaleur entraîné par un effort intense sur soi-même, avec ou sans connotation de pénitence ou mortifiante, lié à la création, la transformation. Tapas évoque une forme d’ardeur transcendante, ou de ferveur qui peut aussi se manifester chez les artistes en veine de créativité, les soldats prêts à se sacrifier, les hommes ou les femmes en transe amoureuse, un père ou une mère mobilisant des ressources insoupçonnées pour le salut de leurs enfants.
Virya I 20 Vir : héroïque, puissant, excellent ; Yat : s’exercer, s’efforcer.
L’énergie physique et morale, est ici un moyen qui maintient l’inclinaison vers le but.
Tīvra I 21 (violent, ardent, véhément, poignant, intense) Plus l’élan est grand ; plus rapide est le résultat.
L’ardeur, la force, l’intensité … Tīvra reprends encore cette notion d’intensité, d’ardeur qui caractérise déjà les rituels védiques, d’où sont issues les pratiques Yogiques.
2) une forme d’effort d’une autre nature
Pra = Avant, qui vient en premier ou ce qui est antécédent à
Prayatna nous parle du moteur de d’effort, de « ce qui précède l’Effort », de la réalité d’une force motrice de l’action, d’un élan préexistant. Vachaspati Misra évoque deux formes de l’effort : un « effort habituel » et un « effort impersonnel ».
Nyâya : la « méthode », le « système » ou la « règle » est un des six Darshana de la philosophie indienne. Ce système de métaphysique déiste est attribué, à Gotama. Il constitue la meilleure introduction à l’étude des cinq autres, à cause de l’importance qu’il donne à la logique : aussi a-t-on pu l’appeler « la colonne vertébrale de la philosophie indienne ».
Développé sur système de logique formelle, il comprend une théorie de la connaissance
Prayatna est un mot utilisé pour indiquer l’effort dans l’action, que des textes du Nyaya décline en trois types, pravritti, nivritti et jivana Prayatna.
Pravritti et nivritti sont des activités qui sont menées pour réaliser ce que l’on veut respectivement atteindre ou éviter. Ce sont les efforts ordinaires personnels issus de la volonté, du « je ».
Dans ce YS, Prayatna ne ferait pas référence à pravritti, nivritti, mais à jivana, l’effort ou action délibérée et précise, réalisée par des individus pour accompagner ce qui, de manière innée, est déjà un effort qui le maintien en vie.
Ce Prayatna est relatif au Prana, aux efforts fait pour orienter cette force de vie. Pour Krishnamacharya Prayatna se réfère, dans ce contexte, à un effort spécifique relatif à « Ana » le souffle de vie.
De ce point de vue, ce n’est pas moi qui réalise l’effort, c’est la vie en moi. Tout effort personnel allant l’encontre de cet effort serait violent, vain et contreproductif en Yoga. Alors qu’en coïncidant avec l’effort de vie, la notion même d’effort disparait.
3) l’effort juste, la gestion, le dosage de l’effort. Reconnaitre la source juste de l’effort et doser cet effort selon son objectif.
Selon l’explication de BKS Iyengar, il faut déterminer l’effort minimum nécessaire à la réalisation d’un Asana, diminuer la quantité d’effort tout en maintenant la posture, ou entrer de plus en plus profondément dans la posture « en marchandant ».
« Est-ce que je peux mobiliser moins d’effort tout en améliorant la posture ? Ou est-ce que je peux, sans utiliser aucun effort, intensifier la posture ?» Quelquefois c’est possible. Imaginons un haltérophile qui soulève 300 kilos au championnat du monde, qui fait un essai pour 300 kilos. Maintenant, si vous lui donnez seulement 5 kilos à lever, va-t-il soulever les poids de la même façon ? Et s’il s’y prend de la même façon, est-il stupide ou intelligent ?
Ces différents aspects de Prayatna sont intimement liés, exposent toutes les dimensions de l’acte favorisant un état de tranquillité. Prayatna nous incite aussi à se questionner sur ce qui colore l’effort d’où il émerge et vers quoi il tend…. Son intention.
II śaithilya ou śithilya
Dans la Bgvd Gita ce mot apparait valorisé avec les notions d’ouverture, de l’absence de tension, de crispation, de fixation, et il est aussi dévalorisé, comme une mise en garde « sans relâche » de la mollesse, de l’interruption de voie, de baisser les bras.
La détente
On associe actuellement Saithilya avec la décontraction, avec le sommeil, le repos, un moment de relaxation, d’où nous revenons régénérés. L’excès d’activité, ou l’activité excessive, la fatigue sont régulièrement évoqués comme des entraves dans les pratiques par diverses traditions.
Cette notion de détente, de relaxation, lié à la récupération, ces pratiques qui restituent nos capacités d’action (les remobilisent, les rassemblent) existent et ont une bonne place dans les pratiques de Yoga.
Certaines traductions, associent cette notion de détente à la notion précédente d’effort. Cette détente s’appliquerait aux efforts nécessaires à la mise en place ou au maintien de l’Asana.
Le relâchement.
L’étymologie du mot aurait plus à voir avec la notion de relâchement que de détente.
Saithilya, sithila (de śratu : desserrer, délier) = lâcher, relâcher, desserrer, délier, dénouer un nœud, rendre flasque, ramollir, évoque même les notions de laxisme, flaccidité, mollesse…
Ces sens du mot impliquerait donc (entre autre) la notion de quelque chose à relâcher, et assez immédiatement de « nœuds, liens à dénouer », ….
Le thème essentiel des Yoga Sutra et de beaucoup de traditions spirituelles Indienne est de dénouer le lien existentiel qui entraine les humains dans ses cycles de conditionnement, Samyoga, le nœud de notre expérience humaine ignorante et en souffrance.
Ce mot pourrait donc en lui-même être une technique à part entière. Dans la réalisation d’un Asana, le pôle śaithilya nous invite à affaiblir tout une part habituelle des façons d’agir, qui est en lien avec notre nature (les tendances humaines Klesa) et nos conditionnements (samskara).
La manière ordinaire de réaliser les actes est pris dans le cycle du samasara et reliée à nos tendances innées, resserre toujours plus ces tendances et conditionnements. Mais sont aussi une opportunité de modifier cette manière d’agir habituelle en atténuant les tendances comportementales qui entretiennent notre conditionnement et de dénouer les mémoires profondes.
Avec Saithilya (entre autres) Patanjali donne des pistes pour que la pratique de l’Asana ne soit pas un « acte ordinaire », une action conditionnée qui entretienne la souffrance de notre condition humaine, mais au contraire un acte pris dans un élan qui nous aspire vers cet espace de discrimination caractéristique du chemin des Yoga Sutra.
Relâchement (Saithilya) concrètement dans la réaliqation d’un Asana, pourrait signifier identifier et relâcher ses tendances habituelles :
• à rester dans des certitudes, des représentations, des idéologies, des idées préconçues ou erronées
• d’une pratique orientée vers un gain personnel, à se prendre pour l’auteur, l’initiateur et laisser la place à un mouvement impersonnel.
• à renouveler le plaisir, de « ne faire que ce que l’on aime », à réitérer les prédilections, les attirances, les « pratiques agréables », reconnaitre la différence entre plaisir et joie et éviter la douleur, à entretenir cette polarité.
• de « ne pas faire que ce que l’on n’aime pas », avoir conscience des mécanismes instinctifs d’évitement de la souffrance, reconnaitre la différence entre inconfort et douleur, entre ce qui révèle la souffrance et la souffrance. But des Asana : YS II 48 tato dvandvānabhighātaḥ
Saitilya nous questionne sur ce qui nous fatigue, nous tend, nous alourdi, nous agite et nous disperse, à la gestion du repos, de la régénération. Il propose de renoncer à tout ce qui entrave la tranquillité, à retenir ses réactions, à s’abstenir d’activité inutiles ou toxiques.
La polarité de l’acte de yoga Prayatna/Saithilya
Prayatna : pôle actif, qui est décrit ici dans la réalisation de l’asana. De quoi je me sers pour construire un Asana ; à quel élan, quel moteur se référer quand il y un acte à réaliser.
Saithilya : pôle passif, de la réalisation. Ce que je dois éviter dans l’accomplissement de l’asana
La compréhension de la polarité Saithilya Prayatna prend en plus toute sa saveur dans le contexte des 3 sutra concernant l’asana, avec le sutra 48, qui explique l’effet escompté, nous parle justement de résolution des dualité problématiques.
Dans notre mode de penser habituel, l’acte est vu sous son aspect positif, ses modalités comme une construction, une accumulation ; On pense réaliser un acte juste uniquement en « faisant ce qu’il faut » (Prayatna). Mais réaliser un acte, un geste juste c’est aussi, et en même temps, ne pas faire tout ce qui n’est pas juste.
Un des aspects importants du monde manifesté est sa dualité (apparente) ou polarité (sou-jacente).
Croire que nos actes n’ont qu’une modalité positive de mise en œuvre me semble une des expressions de notre ignorance de notre fonctionnement.
Prayatna, pointe vers l’ordre, la clarté ; des efforts émergent la discipline.
Saithilya pointe vers la disponibilité, le renoncement ; la détente est l’élan vers le détachement.
Quand, quoi «faire», quand, quoi «ne pas faire».
Prayatna/Saitthilya indique une manière d’agir non mécanique, non-conditionné, en :
• éliminant les modalités d’actions issues de nos aspects conditionné, Saithilya
• en mettant en place des modalités d’actions issues de notre dimension impersonnelle, non conditionnée, Prayatna
Avec une pratique consciente de cette polarité, s’ouvre une troisième voie, le «non faire». Ce «non faire» éclaire une alternative à la dualité.
III Anantya Samāpatti
Samāpatti : Processus de stabilisation et de clarification du psychisme.
Sam = totalité, perfection. En tant que préfixe signifie avec, ensemble ; Peut être traduit par très, tout à fait, beaucoup, complètement, beaucoup ; Il exprime également la complétude, la perfection ou la beauté.
ā-patti (patti marcher, â, vers) : Se transformer ou changer en, entrer dans n’importe quel état ou condition.
Les Samāpatti sont des moyens d’auto transformation du psychisme pour atteindre des états de conscience clarifiés et stabilisés (Samādhi). YS I 41 à 47
Dans de nombreux commentaires (Vijñanabhiksu, Vacaspati Misra) il est question d’évoquer, en soi, Shesha, ou Adi Shesha, le serpent cosmique. Quand le monde se résorbe, Shesha est la seule entité qui demeure. C’est pourquoi Shesha est également connu comme Ananta, « ce qui ne finit pas ».
An-antya : sans Fin, infini, (Antya relatif à la fin ou à la conclusion, au dernier, final, ultime) signifie l’infinitude, l’espace infini, l’éternité, et serait selon P Maas, le terme original, transformé en Ananta par Vacaspati Misra au Xe siècle.
An-Anta : Anta : le dernier, l’ultime, la fin. Éternel, illimité, inépuisable le seigneur sans fin.
Anta signifie aussi par extension, la mort, et ānanta est la non-mort, ou « l’état de libération ».
Selon Krishnamacharya, on peut isoler dans ananta la racine ana, comme dans prana, qui signifie « souffle vital. » Ananta-samâpatti, selon lui serait le focus inébranlable sur le souffle
Anantya Samapatti concerne essentiellement le psychisme, mais a des répercussions/interactions dans les autres corps (physique, énergétique).
Il peut s’actualiser par le sentiment d’alignement dans la posture.
Anantya Samapatti peut être vécu comme une méthode d’alignement. L’état d’esprit, l’intention profonde est essentielle, oriente l’acte et les conséquences de l’acte.
Avec une pratique consciente de la polarité s’ouvre cette troisième voie, le « non faire », où ce « non faire » éclaire une alternative à la dualité, où la polarité de l’acte fusionne dans un acte intuitif spontané, reflet de l’activité cosmique.
L’état d’esprit, l’intention profonde est essentielle, elle oriente l’acte et les conséquences de l’acte.
Anantya Samāpatti peut être une intention sincère de « s’installer dans mon éternité ».
Concrètement Anantya Samāpatti peut s’actualiser dans un Asana en réalisant cet Asana :
- En colorant la pratique avec une dimension dévotionnelle.
- En réalisant la dimension énergétique par la respiration, du Prana en soi.
Krishnamacharya : « La pratique d’Āsana sans respirer et sans se souvenir d’Ananta n’a aucune valeur. »
- Par une visualisation du serpent cosmique dans la réalisation d’Asana. En visualisant Anantya, il serait possible d’intégrer ses qualités.
« Que l’on évoque simultanément la trame de son propre corps et celle de l’univers comme étant tissé de la même conscience ! » Vijnana Bhairava Tantra
- Par une forme d’identification. En tant que technique Anantya Samapatti peut être un Bhavana, « faire advenir en soi » de la racine bhū, « devenir » : qui fait apparaître, qui détermine l’existence.
Ici il est question de « faire advenir », développer une affinité infiniment tendre avec l’infini, l’éternité en soi, car c’est notre réalité, notre identité. C’est une alternative au processus habituel d’identification illusoire et limité à « ce que je crois être », une personne, une femme, un homme, un Français, un enfant, un parent, une prof de yoga, un pratiquant d’Asana… Je suis processus vivant et vibrant.
« Ne pas limiter à une quelconque mesure car ce que nous sommes est au-delà de toute mesure. » Ibn Arabi, poète Soufi
Ce sont trois repères qui peuvent nous accompagner et nous guider en fonction de notre nature, de nos tendances de nos besoins du moment.
Ananta Samapatti = alignement, justesse, légèreté, luminosité.
Prayatna = effort, dynamisme, circulations des flux internes.
Saithilya = disponibilité, détente, repos, lâché prise.