• +33 (0)6 30 91 11 17
  • ashtanga.yoga.aix@gmail.com​
  • Aix-Les-Bains, Savoie France
Actualités
Le(s) souffle(s) dans le Yoga

Le(s) souffle(s) dans le Yoga

I Toute petite histoire du et des Prāna

1) Dans les Veda

Prāna

Dans l’Atharva Veda, Prāna apparaît comme un principe vital universel, support du monde et puissance de mise en mouvement dont dépend l’existence manifestée. Prāna est célébré comme : « le seigneur de tout, de tout ce qui respire et de tout ce qui ne respire pas ».

Prāna désigne alors principalement la puissance vitale qui anime les êtres et un principe cosmique.

Première différenciation : prāna et apāna

La première différenciation du Prāna importante est celle de prāna et apāna. Dans les textes védiques anciens, leurs orientations sont globalement inverses de celles qui deviendront habituelles plus tard :

  • prāna : extériorisation, expulsion, manifestation ;
  • apāna : intériorisation, absorption, réintégration.

Ils constituent deux mouvements complémentaires du vivant : l’un centrifuge, l’autre centripète. Leur alternance fait écho à la dynamique du sacrifice védique, fondée sur les échanges entre intérieur et extérieur, individu et cosmos, don et réception, restitution et intégration.

Le sacrifice est lui-même pensé comme un organisme vivant, et les souffles participent à son organisation. Progressivement, le rapport s’inverse : ce n’est plus seulement le rite sacrifice qui est pensé comme un organisme, mais l’organisation du vivant qui est compris comme un sacrifice. Respirer, manger, évacuer, percevoir, parler, recevoir et restituer participent à une circulation permanente de la vie.

Prāna devient la médiation par laquelle ce sacrifice universel s’intériorise. Son fonctionnement, recevoir, transformer et restituer devient un rituel sacrificiel interne.

Avec les Upanisad plus tardives, l’Āyurveda et le Yoga, prāna tend ensuite à désigner ce qui est absorbé et remplit, tandis qu’apāna devient le mouvement descendant, de vidage et d’élimination.

Ce déplacement accompagne le passage d’une représentation essentiellement cosmologique et sacrificielle à une conception plus physiologique et intériorisée. La connaissance du Prāna et de ses différenciations se lie à la maitrise des fonctions vitales et à la quête d’immortalité.

Les termes plus tardifs pūraka, recaka et kumbhaka conservent ce double dynamisme :

  • pūraka : remplir, compléter ; expansion du « contenant » et intégration de ce qui est reçu.
  • recaka : vider, libérer ; rétraction du « contenant » et expulsion de ce qu’il contient.
  • kumbhaka : contenir, conserver, stabiliser.

Leur sens dépasse donc la seule mécanique respiratoire.

Les trois autres prāna, udāna, vyāna et samāna apparaissent progressivement sans former immédiatement un système stabilisé. Vyāna est associé à la diffusion, udāna à l’élévation et samāna au rassemblement, à l’équilibre et à la transformation.

2) Dans les Upanisad

Dans les Upanisad, Prāna conserve des sens multiples. Il demeure un principe universel de vie, parfois identifié à Brahman, parfois présenté comme émanant de l’ātman. Sa connaissance reste associée à l’immortalité, désormais comprise comme connaissance de ce qui, en soi, échappe à la naissance et à la mort.

Prāna est la source primordiale de toute chose et l’essence interne immortelle des individus qui se manifeste dans le corps sous la forme des divers souffles, éléments et facultés de perception et d’action. La division en cinq prāna devient progressivement plus stable et s’accompagne de localisations et de fonctions particulières. 

La Brhadāranyaka Upanisad présente les cinq prāna dans une démarche contemplative conduisant vers l’ātman. La Chāndogya Upanisad les associe aux cinq portes du cœur, aux facultés humaines, aux directions et aux puissances cosmiques.

La Praśna Upanisad développe particulièrement Prāna : principe vital souverain, issu de l’ātman, qui se divise en cinq fonctions, gouverne l’organisme, circule dans les nādī et intervient également dans le processus de la mort. Elle conserve en outre les liens entre les prāna et le sacrifice intériorisé.

La Maitrī Upanisad rapproche notamment samāna de la digestion, apāna de l’évacuation et udāna de certains mouvements liés à l’ingestion.

3) Dans les textes médicaux et l’Āyurveda

Avec la Caraka Samhitā, les cinq prāna sont intégrés dans une physiologie médicale. La dimension cosmologique passe au second plan et les cinq prāna deviennent les subdivisions fonctionnelles de Vāta. Vāta, avec Pitta et Kapha sont les 3 Dosa qui désignent les trois principes fondamentaux qui régissent l’individu.

Les 5 prāna sont décrits par leurs localisations et leurs fonctions :

  • prāna : respiration, perception et maintien de la vie consciente ;
  • apāna : élimination et reproduction ;
  • samāna : digestion, transformation et assimilation ;
  • udāna : expression, effort, vigueur ;
  • vyāna : circulation, diffusion, coordination et mouvement.

4) Prāna dans le Sāmkhya, l’Advaita Vedānta

Dans le Sāmkhya, Prāna apparaît comme fonction commune soutenant les souffles vitaux.

Dans l’Advaita Vedānta, Prāna est relégué au rang de manifestation illusoire (Māyā). Il n’est pas un principe « quasi ultime » aux contours indéterminés, comme dans la plupart des autres traditions, mais un simple aspect fonctionnel de la manifestation, totalement distinct de la réalité absolue qu’est Brahman-Ātman.

5) Dans les Yoga Sutra

À l’époque de Patañjali, les traditions relatives aux Upanisad, aux cinq prāna et à la maîtrise du souffle font autorité. Prāna peut ainsi désigner à la fois un principe cosmique, des fonctions vitales et leurs manifestations corporelles, dont la respiration est l’expression la plus immédiatement observable et modulable.

Dans les commentaires du sutra III 39, qui ports sur udāna, Vyāsa précise la notion de Prāna : « La vie, telle qu’elle se manifeste dans chaque être vivant consiste dans l’activité coordonnée de l’ensemble de ses facultés. Elle se déploie selon cinq modalités d’un même processus vital. » Il décrit chacun des cinq prāna selon son dynamisme propre.

Prāna est nommé ainsi car il est le dynamisme qui se déploie par la bouche et les narines et agit jusqu’au cœur.

Apāna est nommé ainsi parce qu’il conduit vers le bas, éloigne, il tend vers le retrait ; son domaine d’activité s’étend jusqu’à la plante des pieds.

Vyāna est ainsi nommé parce qu’il se diffuse et pénètre partout.

Samāna est ainsi nommé parce qu’il répartit de manière égale, il tend vers l’harmonie ; son domaine d’activité s’étend dans (vers) la région du nombril.

Udāna est ainsi nommé parce qu’il tend vers l’élévation ; son domaine d’activité s’étend vers la tête.

Dans le sutra III 40 qui expose samāna, des liens possibles entre les prāna et les 5 grands éléments sont suggérés.

Les Yoga Sutra II.52–53 relient directement le Prānāyāma, la connaissance et les actions sur le/les prāna à la transformation du psychisme. Les pratique concernant le/les prāna ont pour objectif la dissipation du voile recouvrant la lumière de la connaissance, le discernement et l’aptitude à Dhāranā, la capacité de focalisation.

II Les 5 prāna dans la pratique

Les 5 prāna peuvent être compris comme des dynamismes innés qui nous constituent, nous animent. Selon la vision des Yogi, ils participent à l’organisation de nos fonctions, de nos actions, de nos perceptions et de notre activité psychique. Il s’agirait donc, dans la voie du Yoga de les reconnaitre, les rendre plus conscients et favoriser leur juste expression, dans l’accomplissement de nos actes, comme la réalisation des asana par exemple.

L’idée essentielle est que, lorsque ces capacités propres au vivant peuvent agir de manière coordonnée et sans entrave, le geste, la posture tend à trouver d’elle-même justesse, adaptation et efficacité.

1) Prāna apāna : deux orientations fondamentales du vivant

Prāna et apāna apparaissent donc très tôt comme les deux premières différenciations du souffle vital. Cette distinction repose sur une observation fondamentale : toute forme de vie se maintient par des échanges constants avec son milieu. Prāna et apāna expriment cette polarité fondamentale. Nous recevons et nous restituons continuellement de l’air, de la nourriture, des perceptions, des informations, des actions et des réponses dans notre relation à l’environnement.

Prāna est le dynamisme de l’ouverture et de l’accueil. Il met l’être en relation avec ce qui vient et contribue animer. Respirer, percevoir, absorber une nourriture, une sensation ou une information sont autant de situations où quelque chose du monde entre dans notre organisation. Prāna concerne cette capacité du vivant à s’ouvrir, recevoir, se renouveler et participer aux échanges qui le maintiennent en vie.

Apāna constitue le mouvement complémentaire. Il dépose, expulse et restitue. Il intervient dans les fonctions d’élimination, sans être réduit à une fonction physiologique particulière. Tout organisme vivant possède cette capacité d’éliminer ce qui n’a plus à être retenu, se délester. Apāna exprime ainsi une capacité de résorption, de détachement et de restitution.

Prāna accueille et anime

Prāna peut être exploré, éprouvé comme ouverture, accueil, absorption et renouvellement. La respiration, les perceptions, l’état d’esprit, les surfaces corporelles peuvent s’orienter vers davantage d’amplitude, et de disponibilité dans la façon d’entrer en relation avec la posture et avec le monde.

Dans la posture, l’inspiration peut accompagner l’élargissement du thorax, du dos, du ventre et des espaces articulaires. Les appuis deviennent plus sensibles, les perceptions plus évidentes ; le corps peut recevoir la posture et ce qui l’entoure sans se contracter autour de l’effort.

Apāna dépose et restitue

Apāna peut être exploré dans la manière dont le poids se dépose, dont les tensions inutiles se relâchent et dont ce qui n’a plus à être retenu peut être restitué. C’est le mouvement global d’assise, de stabilité, de délestage. La pratique d’apāna peut être la confiance dans un corps capable de restituer, de laisser partir, de déposer ce qui était accumulé, contracté ou retenu. C’est une invitation dans la pratique à conclure, à ne pas conserver, à éliminer.

L’expiration peut accompagner la détente des mâchoires, de la gorge, du ventre, du bassin et des articulations. Le corps consent à la pesanteur sans s’effondrer et distingue progressivement ce qui doit être maintenu de ce qui peut être posé, déposé, reposé ou éliminé.

2) Vyana

Vyāna peut être compris comme le dynamisme de diffusion, de circulation et de coordination qui relie les différentes parties d’un même ensemble. Il se diffuse et pénètre partout, assurant la continuité entre les différentes fonctions du vivant, comme principe de continuité, de cohésion et de globalité.

On peut donc envisager vyāna comme ce qui fait qu’une action locale ne reste pas locale. Un mouvement, une perception, un appui ou une modification de la respiration peut se transmettre à l’ensemble de l’organisme et recevoir en retour le soutien de celui-ci. Vyāna participe ainsi à une organisation dans laquelle les différentes parties ne fonctionnent plus séparément mais deviennent les composantes d’un même dynamisme vivant.

Vyāna relie, répartit et coordonne

Vyāna peut être exploré comme diffusion, circulation et coordination. Il relie les différentes parties du corps, les appuis, la respiration et le psychisme dans une organisation globale où l’action locale participe à l’ensemble. Il permet de diffuser l’effort, le geste, les engagements dans le corps, de mettre en relation le centre et la périphérie, les appuis et les extrémités, le mouvement et la stabilité.

Dans la pratique vyāna invite à une attention diffuse plutôt qu’à la concentration, à répartir l’activité, à sentir la continuité entre les différentes régions du corps et à percevoir comment une modification locale transforme l’ensemble de la posture.

3) Udāna

Udāna apparaît comme un dynamisme d’élévation, de dégagement et de franchissement. Il est associé à un mouvement ascendant et à la capacité de ne plus être retenu par ce qui submerge, enlise ou blesse. Il permet de retrouver une marge de mobilité, de se délier de ce qui entrave et de s’orienter au-delà d’un état devenu limitant. Il permet de retrouver une marge de mobilité, de se libérer de ce qui entrave et de s’orienter au-delà d’un état devenu limitant.

Udāna allège, aligne et oriente

Udāna peut être exploré dans ce qui se redresse, se dégage et trouve une direction. À partir des appuis et du centre, le corps peut s’organiser autour de son axe, retrouver de l’espace dans les articulations, tandis que le regard s’oriente sans se fixer.

Il ne permet pas seulement de s’étirer vers le haut, mais surtout il soutient l’apparition d’une verticalité et d’un axe qui libère le mouvement. La posture peut ainsi se dégager de ce qui résiste, enferme ou limite et s’ouvrir à une organisation plus libre.

4) Samāna

Samāna est dynamisme de rassemblement, d’équilibre et de transformation. Il coopère avec les autres prāna. Il reçoit ce qui a été absorbé, le rassemble dans un champ commun, l’assimile et le rend disponible. Samāna constitue ainsi un espace d’équilibre : il contient sans enfermer, rassemble sans confondre, transforme sans détruire et harmonise sans uniformiser.

Samāna agit en nous comme une puissance de métabolisation, d’équilibre et de présence rayonnante.

Samāna rassemble, contient et transforme

Samāna peut être exploré comme convergence, équilibre, intégration et transformation. Il rassemble les forces autour du centre et leur donne une juste mesure. La région ombilicale peut devenir un lieu d’équilibre entre relâchement et engagement, entre ce qui est reçu, éliminé, diffusé et ce qui doit être transformé. Les sensations deviennent plus lisibles, les actions plus précises, l’effort peut être ajusté.

Il s’agit moins de « renforcer le centre » que de recueillir et organiser les forces disponibles afin que le corps, la respiration, les perceptions et l’intention participent à une même cohérence.

Rendre ces mouvements conscients et les intégrer dans les pratiques d’āsana

Les cinq prāna peuvent être envisagés comme cinq dimensions complémentaires d’une même organisation vivante. Chacun de ces prāna manifeste des fonctions inhérentes à notre organisation, qui peuvent sollicitées, mobilisées, développées. La pratique des āsana peut permettre de les reconnaître, de les solliciter et d’en développer la disponibilité.

Prāna accueille et anime. Apāna dépose et restitue. Vyāna relie, répartit et coordonne. Samāna rassemble, mesure et transforme. Udāna allège, aligne et oriente.

Une posture équilibrée résulte de leur coopération que nous pouvons laisser s’accomplir, parfois accompagner ou intensifier. Lorsque ces capacités propres au vivant peuvent agir de manière coordonnée et sans entrave, il n’est plus nécessaire de fabriquer la posture, le geste. Il suffit d’en poser l’intention, d’en évoquer les contours, et de laisser l’organisation du vivant lui donner forme.

L’enjeu yogique serait alors de ne plus se vivre comme l’auteur qui impose l’acte, mais de créer les conditions pour que l’organisation du vivant puisse elle-même accomplir le geste avec justesse.